mardi 24 mars 2009

cris-e et bouches d-égoût


Troisième tableau.

(Pendant toute la scène, Ana reste assise, droite sur une chaise, et pourtant c’est toujours la plage. Elle écoute sagement l’historiocrate, le logocrate et le technocrate qui font des pâtés de sable.)

Le technocrate : Cette politique a incontestablement stabilisé l’évolution conjoncturelle en termes de croissance, mais la dégradation des échanges est comparable à celle de l’environnement international.
L’historiocrate : En termes de stratégie, ces facteurs trouvent une consécration territoriale et remarquez bien qu’ils ne s’expliquent pas par la défaite militaire.
Le technocrate : Il est vrai, cher ami, que le dernier cycle se distingue du cycle qui le précède.
L’historiocrate : Avouez cependant que la situation fut moins brillante sur le plan colonial.
Le technocrate : L’impact des mouvements du prix du gaz sur le taux de croissance aurait dû ébranler la crédibilité de nouvelles baisses des taux, vous voyez bien qu’il n’en est rien.
L’historiocrate : Allons, allons, en découpant les frontières sans tenir compte des aspirations nationales les membres de la commission réunis à Volocht ne voulaient pas mettre le pays à genoux.
Le technocrate : Donc, vous reconnaîtrez que ce sont des facteurs endogènes qui expliquent les fluctuations de ce cycle.
Le logocrate : Le mot altus désigne tout mouvement en direction de l’imum, inf-imum, int-imum, super-imum. En somme, la conception des idées reste libre !
Le technocrate : Malheureusement le krach financier devrait entraîner une grande désillusion des petits porteurs.
L’historiocrate : Voyons, mon cher, l’autorité de l’Etat, et c’est la thèse tocquevillienne, vous vous en souvenez, unifie les esprits, il s’ensuivra un fort sentiment d’égalité. Démocratie, Nation, Etat, voilà le triptyque qui forme notre postulat !
Le logocrate : Vous oubliez que le langage est commandé par une grande loi d’asymétrie qui répond à une nécessité beaucoup plus profonde puisqu’elle touche à l’essence même du Logos et de la Ratio.
Le technocrate : N’empêche, il nous faut développer un capitalisme populaire, privatiser, privatiser ! Et je ne vois que deux créneaux à taux de couverture à peu près fort.
L’historiocrate : Attendez, attendez, il reste à éponger les sinistres des dix dernières années. Il ne faut plus tomber dans le piège de l’écart qui se creuse depuis le contre-choc, cette politique a provoqué l’accumulation d’impacts négatifs, on en trouvera des effets durables dans la balance des paiements.
Le logocrate : Des paix-ment. Des bégaiements. Des bègues-aimant, des caïmans, des pyromanes, des amanites, avec et sans phallus, des phalanstères, des ministères, des épiphyses et des clystères.
Le technocrate : Avoue vieille crapule…
Le logocrate : Comme un trottoir troué la peau des braves sous les drapeaux et la folie des oripeaux du grand foutoir de guerre, tiens ! Qu’est-ce que tu as fait de ma pelle, Jean-Bernard ?
Le technocrate : Fichtre, ta pelle ?
Le logocrate : Ma pelle, te dis-je !
Le technocrate : La conjoncture est délicate et l’indice du CAC incite à la plus grande prudence.
L’historiocrate : Peuples, souvenez-vous ! O ma mémoire ! Ma mémoire saturée, essorée, intubée, à dix sous l’entonnoir, et vas-y que je te gave, remets-en un petit coup, (hurlant à tue-tête la diane) soldat lève-toi ! soldat lève-toi ! etc, on connaît la chanson.

(Il se sont levés, en écrasant les pâtés de sable, et sont à garde à vous. On entend le clairon qui reprend la chanson. Ana n’a pas bougé.)


Muriel Daumal. Les dieux à fables, (extrait).

lundi 16 mars 2009

pierres, de Caillois


monotype sur papier recyclé. 60x80

Je parle des pierres qui ont toujours couché dehors ou qui dorment dans leur gîte et la nuit des filons. Elles n'intéressent personne ni l'archéologue ni l'artiste ni le diamantaire. Personne n'en fit des palais, des statues, des bijoux ; ou des digues, des remparts, des tombeaux. Elles ne sont ni utiles ni renommées. Leurs facettes ne brillent sur aucun anneau, sur aucun diadème. Elles ne publient pas, gravées en caractères ineffaçables, des listes de victoires, des lois d'Empire. Ni bornes ni stèles, pourtant exposées aux intempéries, mais sans honneur ni révérence, elles n'attestent qu'elles.


(...)


Je parle des pierres que rien n'altéra jamais que la violence des sévices tectoniques et la lente usure qui commença avec le temps, avec elles. Je parle des gemmes avant la taille, des pépites avant la fonte, du gel profond des cristaux avant l'intervention du lapidaire.




Roger Caillois, Pierres. Dédicace. Gallimard, poésie.

dimanche 1 mars 2009

vaine oraison

Ceillac. Les Crestettes, depuis les Prés Soubeyran.

Roches ou lieux, vaine oraison, la litanie des noms. Clapières, Escoyères et Heuvières, semelles de grès, silices, schistes, gabbros et ophiolites… autant en emporte le vent de nos moulins à conjurer le rien.
L’autre versant, cliché, force qui poussait au-delà, quand la force était là. Aller, porté par le désir d’un inconnu soi-même qui révèle aujourd’hui sa banale évidence.
L’autre versant, « qui toujours se dérobe », comme si, de bouche en bouche et d’année en année, répéter cela dans la commune inspiration de ceux que rien n’incite à se vautrer dans l’herbe des vallées, rendait plus transparent.
L’autre versant, qui borde notre abîme. La face de Celle que nous déguisions d’autant de noms qu’il nous était possible pour nous en faire accroire. Quel souffle nous fallait-il pour décliner notre science comme on agite dans la brume clochettes et grelots sans craindre d’allonger le pas ! M.D.

vendredi 20 février 2009

l'autre versant

des chalmettes. 20x15.
... et peut-être, cette fois, aller voir l'autre versant...

mercredi 11 février 2009

"il croyait que tout devait pouvoir se mesurer en quelques pas."

Evelyne Cail chez Alain Paire.
du 22 janvier au 5 mars.
www.galerie-alain-paire.com






des Chalmettes, en arrivant sur Rioufenc. Croquis 20x15.







Marcheur exténué Lenz traversa la montagne.





" ... aussi loin que le regard allait, rien que des sommets dont descendaient de larges surfaces, et tout était si silencieux, gris, crépusculaire. Pour lui tout devint solitude effroyable ; il était seul, tout seul. Il voulait se parler à lui-même mais il ne pouvait pas, il osait à peine respirer, tendre son pied sonnait comme le tonnerre sous lui ; il dut s'asseoir. Une peur sans nom le prit dans ce rien, il était dans le vide."



Georg Büchner. LENZ. Trad de G.A.Goldschmidt.



mercredi 4 février 2009

et rester en suspens sur l'écriture des lieux.


Evelyne Cail à la galerie Alain Paire
22 janvier - 5 mars 2009
http://www.galerie-alain-paire.com/







MD. col albert depuis les chalmettes-bois noir. croquis 20x15. 2008.

Pour remonter vers des vallées que verrouillent des chaos de marbres verts veinés de mauve, il faut suivre l’entêtement des eaux, la dure transparence des passages qu’elles arasent dans la patience des saisons. Parfois, ce n’est pas l’eau qui sourd du saillant des ardoises mais la racine d’un cembro rouge, au tronc terreux, comme frotté de sil. De terrasse en terrasse, les pins enserrent des éclats d’orgues qui s’élèvent vers les cimes où tremble le panache toujours poudreux des neiges inaccessibles. A certaines heures, c’est le rocher qui semble s’éclairer de l’intérieur d’une lumière opale à peine rehaussée par la blancheur du voile qui peu à peu se déchire en accrocs à ses dents, ses éperons, ses ergots, pour finir en lambeaux sur des pentes si raides qu’elles seront à jamais murailles, livrées au seul écho des aigles. De l’autre côté, sur le feuillet des dalles, au-delà du col où par deux fois, déjà, son pied se déroba, c’est l’Italie. Ana grimpe dans le silence. Elle suit le pas de ceux qui songèrent avant elle qu’il y a derrière les sommets une autre pente, comme il y a une autre rive, un appel qui impose au marcheur une nécessité qui ne se compte pas toujours en années de misère. Partir ne signifie pas chaque fois fuir. Certains ne s’arrêtèrent pas aux mollesses des prairies, à la douceur concave, rabotée jusqu’au pied des moraines, et poursuivirent encore, au-delà des diadèmes cruellement posés sur les fronts des rochers. Qu’allaient-ils donc chercher ces transhumants, les mains gantées de loques, les pieds chaussés de peaux, éclatés sous les ongles ? Quelle rage, quel désir en ceux-là que ne retint jamais en leurs cercles ultimes le tracé des frontières ? Déjà, sur des lignes de crête, au-dessus des vallées qui domptent la chevelure des fleuves, des rus, et des cours d’eaux, Ana connut l’ivresse de s’abandonner, de ne plus redescendre, de rester en suspens sur l’écriture des lieux.

muriel daumal. La Paix d'Izri, récit poème (extrait) 2003.