dimanche 18 janvier 2009

au-delà des cols...



En 1966, j’étais une très jeune fille. Entre ce qui s’appelle Canet-Plage et Saint Cyprien et qui n’était encore qu’une côte de sable bordée de roseaux, un vieil homme, en pantalon de velours comme en avaient les portefaix de Marseille et tous les paysans qui passaient restanques et bancaus au râteau pour en ôter les pierres, m’avait accompagnée le long de l’eau. Mon espagnol d’alors était aussi rudimentaire que son français, nous nous comprîmes. Il marchait un peu courbé, croisant dans le dos ses mains qui paraissaient encore terreuses. Elles étaient lustrées, comme poncées par de minces silices, dans les endroits que ne creusaient pas les rides. Chacun connaît cette attitude de l’homme qui a lâché l’outil et marche désoeuvré. Le pas est long et pourtant lent, il pèse sur l’horizon. Des images identiques, il en traîne dans la mémoire de ma génération. Déjà pour nous elles jaunissaient quand nous étions enfants, déjà elles allaient en s’effaçant dans l’album qu’une grand-mère ou une vieille tante feuilletaient en hésitant, que seront-elles dans une ou deux générations ? Il traîne également des bêtes et des attelages, et des enfants à l’air hagard qu’on venait de peigner, mouillant un peu leur chevelure, peut-être la gominant, juste pour la photo.
L’homme me montra quelques piquets de bois rongés de sel et sur lesquels des restes de barbelés s’étaient comme incrustés. On était là. Nous étions là. On nous avait donné des couvertures et on creusait le sable pour se protéger du vent d’autan. On était dans un camp, tu le crois ? Un camp sur cette plage. D’ici, on entendait les bruits de l’aviation et même les bombardements.
L’homme avançait toujours, et moi je le suivais. Plus loin, il désigna une cabane faite de roseaux dont la base était fichée dans un mortier de chaux. Au bout de quelque temps, on a fait des cabanes comme ça... il faisait froid.
L’homme parlait peu. Je devais deviner.
Du doigt, j’avais pointé Cerbère. Vous n’êtes jamais retourné ? Et son regard m’avait suffi alors.
Moi, je n’étais encore jamais allée là-bas et cet exil me tourmentait.
Depuis, j’avais vécu avec un peuple de fantômes, ils ressemblaient à ce vieil homme courbé qui avait dû aussi me réciter quelques vers en regardant la côte, les yeux mouillés. Ces fantômes défilaient, vêtus de couvertures, j’entendais leurs murmures et je scrutais leurs yeux. Certains se tenaient en lisière, aux confins d’une côte, aux dernières marches d’un col qu’il suffisait de franchir et j’attendais de les faire passer. (carnets 2008)

1 commentaire:

maicher a dit…
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